Regard sur les femmes
Présentation
Cette sélection, composée de portraits singuliers, n’entend pas dresser un état global de la condition féminine dans le monde. Elle propose plutôt des pistes de réflexion sur la manière dont le documentaire - ou la fiction - façonne et transmet l’image de femmes contraintes ou dominées.
Que dit – ou impose – l’image ? Que cache le hors-champ ? Comment relayer sans trahir une parole encore inédite ? Autant de questions cruciales qui travaillent la forme et participent à la construction du regard porté sur elles.
Dans la lente conquête de leur indépendance, des femmes vont jusqu’à traverser le désert pour gagner un argent qui leur appartienne en propre ; d’autres doivent s’exiler, faisant de la rupture et du déracinement les conditions mêmes de leur accomplissement intellectuel. Il en est encore qui, au terme d’engagements se voulant universels, se voient brutalement rappelées à un genre dont elles croyaient s’être affranchies. D’autres enfin, reléguées au plus bas de l’échelle sociale et privées de tout soutien affectif, découvrent à leurs dépens qu’être femme, c’est parfois n’avoir d’autre horizon que de se soumettre davantage.
Rosetta de Luc et Jean-Pierre Dardenne (1999)
Une fois franchie la clôture du camping, Rosetta change ses souliers contre une paire de bottes. Pas d’argent, une mère alcoolique, rien à manger : si la misère est un état, agir est sa négation. Ce point de vue, c’est celui de la jeune fille au dos de laquelle se colle la caméra tandis que les lieux, éléments de réel plus que décors, se chargent de toutes les significations. Deux scènes clé se déroulent au bord de l’étang où Rosetta vient pêcher des truites, deux grands moments dramatiques dans une intrigue qui refuse le romanesque. La première montre Rosetta en panique, happée par la vase alors que sa mère se détourne après l’avoir précipitée dans l’eau. Deuxième temps, c’est Rosetta qui à son tour tente de faire perdre pied à un jeune homme disposé à l’aider et dont elle convoite l’emploi. Piège marécageux, l’étang est ce point limite de la dignité exacerbée et de la faim (« ne pas mendier »). Ce qui se joue à cet endroit, l’abandon, le désespoir meurtrier, le sursaut de conscience, s’agrège et se confond à une succession de données concrètes qui visent avant tout à faire ressentir ce que Rosetta traverse, physiquement et moralement. (CDP)
Do You Remember Revolution ? de Loredana Bianconi (1997)
Do You Remember Revolution ? relaye la parole de l’individu pris dans une action collective. Ce qui importe c’est le regard que les intervenantes posent sur elles-mêmes, regard dans lequel s’affrontent un féminisme typiquement révolutionnaire et la déception de celui-ci à l’échelle des réalités de la lutte. Rentrer dans la clandestinité, dans la peur, apprendre – souvent contre son gré – à manier les armes, en être réduit à donner la mort, c’est se couper de la vie, du monde, de ses proches, de soi. La question de la mort est centrale dans le fait révolutionnaire. Méditée, analysée, discutée, elle ne peut se résoudre. Image fracturée, empreinte de conviction encore, de culpabilité, image composite, Do You Remember Revolution ? permet à la lutte armée de se regarder en personne, femme, mémoire et conscience. (CDP)
La Vie autrement de Loredana Bianconi (2005)
Entre son propre vécu familial et son inscription dans la vague migratoire italienne en Belgique, la réalisatrice sent un tel écart, un tel vide de paroles que, renonçant à combler ce silence (que les historiens, les sociologues ne rempliraient qu’en partie), elle décide de s’en extraire, s’intéressant dès lors à des destins parallèles, analogues au sien. Elles se prénomment Amina, Farida, Hayat et Madiha. Un montage alterné d’une grande sobriété nous donne à entendre, pendant un peu moins d’une heure, ce qu’elles ont à dire de leurs origines, de leur éducation, de leurs choix personnels, d’elles-mêmes. On glisse de l’une à l’autre comme sur autant d’individus approchés à partir de leurs différences. Loredana Bianconi ne cherche pas à fabriquer une image du réel manquant, mais au contraire à placer ce manque même au centre de l’image. (CDP)
Vous êtes servis de Jorge León (2010)
À Jogjakarta, en Indonésie, un centre de formation façonne des domestiques : des femmes y apprennent à cuisiner, nettoyer, obéir. Ensuite, elles seront envoyées à Taïwan, Singapour ou du au Moyen-Orient. Là-bas, loin de la manne promise, elles se retrouvent isolées, endettées, méprisées, souvent maltraitées, et privées de recours. Les voix absentes de celles déjà parties résonnent à travers les lettres adressées aux familles, lues sur fond de photographies : machines à laver, fours, porcelaines, papiers d’identité. Plus que la révolte, s’y déploient la fatigue et l’effacement. Cette mise en scène, faite de cadres immobiles et de récits lointains, donne à voir surtout une succession d’absences. Le film se borne ainsi à dresser le constat d’une situation à laquelle on ne peut rien changer. (CDP)
Vents de sable, femmes de roc de Nathalie Borgers (2010)
Au Niger, les femmes touboues entreprennent chaque année une longue marche à travers le Sahara pour rejoindre l’oasis, lieu de commerce où l’on vend chèvres, sel et surtout dattes. Cet argent gagné n’appartient ni au père ni au mari, mais à elles seules : une brève conquête d’indépendance dans une vie ordinairement soumise à l’autorité masculine. Ce voyage, intime et collectif, active une liberté fragile, vite refermée au retour dans l’ordre familial. Le documentaire en capte l’ambivalence : l’âpre beauté du désert et la grâce sculpturale des nomades composent presque une parabole, mais les femmes filmées n’apparaissent qu’avec l’accord et sous le contrôle des maris. Certaines, choisies pour leur capacité à se montrer, deviennent les figures visibles d’un rôle imposé, rappelant combien l’image peut aussi reconduire leur statut d’objets. (CDP)
Sans frapper d'Alexe Poukine (2019)
Affronter le viol sur le terrain de la zone grise est une tâche malaisée. Le parti-pris d’Alexe Poukine consiste à convoquer devant la caméra une quinzaine d’actrices et d’acteurs afin d’interpréter chacune et chacun un bout du texte rédigé par Ada Leiris, 19 ans au moment des faits. Cru mais sans complaisance, tâtonnant mais lucide, le texte se donne dans l'émotion difficile d'une révélation qui coûte. La forme que lui offre le film sous-tend l’idée d’un maillage, d’une communauté de la parole. Cette lueur d’espoir qui, discrètement, filtre du documentaire ainsi que, ces temps-ci, d’une façon nettement moins discrète, des mouvements de libération de la parole (#MeToo), a sans aucun doute une valeur politique. Mais, dans ce qui se présente comme un chœur harmonieux, peut-on vraiment déceler autre chose que des solitudes qui, en s’additionnant, ne formeront jamais une unité consolatrice ? (CDP)
Un cycle de Catherine De Poortere – Médiathèque nouvelle
image : "Vous êtes servis" de Jorge León (Centre de l'audiovisuel à Bruxelles - CBA)





